Durban II vous avez dit scandales ?

samedi 25 avril 2009
par  Charles Hoareau
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La presse, toute la presse (près de 2000 articles dès le mardi 21 avril sur google actualités) a largement fait écho aux propos « antisémites d’Ahmadinejad ». Les délégations occidentales, celles qui n’avaient pas boycotté cette « conférence de la honte » se sont levées et ont quitté la salle horrifiées…Il fallait que le scandale soit vraiment grand…
Mais quel est il ce scandale exactement et quelle est sa cause ?

Une commission boycottée dès sa création

Pour comprendre tous les tenants de cette affaire il est nécessaire de revenir aux sources, c’est-à-dire à la démarche qui a conduit à la mise en place de cette conférence.

Au départ il y a le sommet du millénaire de l’ONU. Comme nous l’avons déjà expliqué ici ce sommet était censé mettre en œuvre une nouvelle gouvernance mondiale. Il fallait en finir avec les souverainetés nationales et au nom du droit d’ingérence humanitaire donner à l’ONU le mandat de remettre sur le droit chemin les Etats récalcitrants. Tels Cuba, la Chine, le Venezuela, l’Iran…suivez mon regard.

Le conseil des droits de l’homme, qui remplaçait la commission permanente devait être l’outil international de mesure qui devait indiquer quand il fallait intervenir y compris (et surtout ?) militairement au nom des droits de l’homme sans s’encombrer des principes émis dans la charte des nations Unies élaborée au lendemain de la 2e guerre mondiale. L’histoire ne s’est pas tout a fait déroulée comme prévu puisque la réforme a été modifiée par rapport aux objectifs initiaux des USA, mais de plus elle n’a pu empêcher un pays comme Cuba d’être brillamment élu par l’assemblée générale. Et du coup les américains piteux n’ont pas osé présenter leur candidature à ce nouveau conseil [1]….et ont donc boycotté ses travaux depuis sa création. [2]. Donc au départ les raisons de ne pas y participer n’ont rien à voir avec l’Iran mais ont à voir avec le fait que les USA ont constaté qu’ils ne pouvaient user à leur guise de cet outil.
N’est ce pas un premier élément de scandale ?...peu connu évidemment !

Durban I et Durban II

Parallèlement à cette réforme de l’ONU et à la mise en place de ce conseil se déroulaient un certains nombre d’évènements que Samir Amin analyse avec précision dans un article paru sur Alternatives International le 5 avril (donc avant Durban2) et dont voici quelques extraits : « L’agenda des Nations Unies prévoyait l’organisation d’une série de grandes conférences internationales destinées à éclairer les grands choix pour le 21e siècle, et l’une de celles ci concernait les problèmes de « racisme et de discriminations dans toute la variété de leurs formes ». La formule retenue pour ces conférences prévoyait le déroulement parallèle d’une assemblée des représentants des Etats et d’une assemblée censée représenter « la société civile ».

La première édition de cette conférence s’est déroulée à Durban en septembre 2001. C’est en référence à celle-ci que la seconde édition, bien que se tenant à Genève, est appelée « Durban 2 ».

"Durban 1 a été un double échec pour les puissances de l’Otan parce que précisément leur manœuvre a été mise en échec à la fois par la majorité des gouvernements du Sud dans la conférence des Etats et par le forum de la société civile.

Dans le cadre de la conférence des Etats, les gouvernements de la grande majorité des pays du Sud ont défendu les principes du droit international qui interdisent toute intervention extérieure décidée unilatéralement et quel qu’en soit le prétexte. L’histoire leur a fait comprendre en effet les raisons réelles de ces interventions et l’hypocrisie du discours sur la « mission civilisatrice », aujourd’hui baptisée « défense des droits de l’homme ». Les développements postérieurs à Durban 1 confirment la sagesse de leur refus. La charte des Nations Unies, qui n’autorise ces interventions qu’avec l’accord du Conseil de Sécurité et en soumet l’ampleur et la durée à des conditions restrictives sévères, est désormais systématiquement violée par les puissances de l’Otan qui se sont octroyées le droit de décider unilatéralement de leurs interventions. (...)

Le Forum de la société civile réuni à l’occasion de Durban 1 a tout également condamné le principe des interventions extérieures dans les affaires des pays du Sud. Mais il n’a pour autant et d’aucune manière renoncé à dénoncer les crimes commis par des gouvernements du Sud contre leurs peuples. Le Forum n’a pas contesté la parfaite légitimité des campagnes organisées pour dénoncer ces crimes et n’a jamais considéré que le soutien des peuples du Nord à ces combats communs pour la démocratie n’était pas souhaitable. Cependant, à juste titre, le Forum a refusé de confondre les expressions nécessaires de la solidarité internationale des peuples et les décisions unilatérales d’intervention des gouvernements du Nord ! (…)

Les puissances de l’Otan ont, après Durban 1, remis en question la « représentativité » du Forum de la société civile. Très certainement la formule de ces Forums, qui rassemblent des organisations nombreuses d’inspirations très diverses, demeure t elle l’objet d’une réflexion critique nécessaire. Et la formule garantissant une « représentation authentique » des peuples reste t elle difficile à définir. Néanmoins le Forum de Durban 1 n’était certainement pas moins représentatif que d’autres, en particulier de Forums rassemblant des ONG triées sur le volet par certaines institutions internationales comme la Banque Mondiale !

Pour les peuples du Sud, Durban 1 a été un succès. (…) C‘est la raison même pour laquelle les puissances de l’Otan l’ont, elles, qualifié « d’échec ».

Les Africains – représentants des gouvernements et de mouvements sociaux indépendants – nombreux à Durban 1, ont soulevé la question de la traite négrière. Les peuples d’Afrique ont rappelé à Durban I que la traite négrière, au delà de l’horreur, était dans une bonne mesure à l’origine du retard dont le continent souffre encore, et que « l’aide » qui lui est octroyée aujourd’hui devrait de ce fait être considérée comme des réparations. Il n’y a rien de « scandaleux » dans cette proclamation.

La question palestinienne a également été à l’ordre du jour de Durban 1. Il eut été scandaleux qu’elle ne le soit pas !

Pour les peuples d’Asie et d’Afrique, Israël est un fait colonial évident fondé sur la conquête d’un territoire étranger et le nettoyage ethnique. (…) Après les massacres de Gaza, Israël et ses amis craignent que Durban 2 soit plus sévère encore. La préparation de Durban 2, en cours (cette note est écrite en mars 2009) est l’objet de manœuvres diplomatiques destinées à permettre aux puissances de l’Otan d’en proclamer « l’échec » à l’avance.

Déjà les gouvernements des Etats Unis, du Canada et d’Israël, suivis par le gouvernement italien de Berlusconi, ont ils décidé de boycotter la Conférence. Mais l’ensemble des pays européens estiment sans doute difficile de les suivre, au risque d’irriter les sensibilités des opinions dans les pays du Sud, en particulier en Afrique et dans les pays arabes. Les diplomaties européennes cherchent donc désespérément et visiblement un prétexte qui leur permettrait à leur tour de se retirer de la conférence.

Or voici que ce prétexte leur est offert ! Les enjeux de Durban II ont en effet été brouillés par l’initiative visant à condamner « la diffamation des religions », au mépris évident de la liberté d’expression. (…) Curieuse initiative, dont les auteurs sont d’ailleurs à l’origine pour leur plus grande part des gouvernements alliés fidèles de Washington ! Comme les Etats du Golfe, dont les pratiques obscurantistes sont d’ailleurs généralement excusées par les autorités des Etats Unis. La manœuvre en tout cas révèle peut être une convergence intéressante entre les objectifs de gouvernements qui se réclament de l’Islam politique et ceux des pays de l’Otan, à l’affût de prétextes pour boycotter Durban 2."

Depuis il y a eu mieux : la prise de parole annoncée du président d’Iran à la tribune de la conférence. Deux jours avant qu’il ne parle les médias préparaient le terrain de l’opinion en expliquant que cela serait le moment où les pays occidentaux présents claqueraient la porte ce qui ajouterait au discrédit de la conférence.

Les propos du scandale

Que l’on condamne Ahmadinejad, pour sa politique réactionnaire en Iran, ce n’est pas nous qui allons nous en plaindre nous l’avons déjà fait et nous y reviendrons prochainement, mais autant ne pas avoir l’indignation sélective et condamner aussi les dirigeants de l’Arabie Saoudite ou d’autres monarchies du golfe, les dictatures qui sévissent de par le monde et qui sont soutenues, quand elles les arrangent, par les USA , la France ou autre puissance impérialiste.

Que l’on dise aussi que les propos du président étaient une manœuvre électoraliste dans un moment où il se sait en difficulté à la veille d’échéances électorales soit.

Mais qu’on lui fasse dire ce qu’il n’a pas dit et surtout qu’on assimile antisionisme et antisémitisme est proprement scandaleux.

Sur le site d’Alain Gresh on trouve cette mise au point bienvenue suite à la citation mot à mot des propos incriminés

« A la suite de la seconde guerre mondiale, ils (les pays vainqueurs) ont recouru à l’agression militaire pour transformer toute une nation en peuple sans abri sous le prétexte de la souffrance juive et ils ont envoyé des immigrants d’Europe, des Etats-Unis et d’autres parties du monde pour mettre sur pied un gouvernement totalement raciste en Palestine occupée. Et, pour compenser les terribles conséquences du racisme en Europe, ils ont aidé à amener au pouvoir le régime le plus cruel et le plus répressif en Palestine. »

Dans tout le discours, on ne retrouve aucune des négations de l’holocauste dont le président s’était fait le porte-parole. Il a supprimé de son discours, à la demande du représentant des Nations unies, une phrase qui disait que l’holocauste était « ambigu et douteux » [3].

La prestation du président iranien fait débat dans son pays, où certains s’interrogent sur les risques d’isolement [4].

Marc Semo, l’envoyé spécial de Libération, dans un reportage audio : [5], affirme qu’Ahmadinejad a parlé de « la souffrance exagérée du peuple juif ». C’est un mensonge. Le texte dit, simplement, « la souffrance des juifs ». Comme d’autres commentateurs, le journaliste ne semble avoir entendu que ce qu’il voulait entendre. Les droits de l’homme, conclut Semo, sont devenus l’objet d’un bras de fer entre l’Occident et les pays du Sud, en premier lieu les pays musulmans.

Cela est vrai. Une vraie fracture Nord/Sud existe, qu’il faudrait interroger sérieusement, comme il faudrait essayer de comprendre pourquoi nombre de pays du Sud ne supportent plus les leçons venues de pays du Nord qui mènent guerres d’agression et politiques hégémoniques. Ce discours permet aussi à des dictatures de justifier leurs pratiques au nom de la lutte contre l’Occident.

La France, comme d’autres pays occidentaux, s’est battue, à juste titre, contre l’idée qu’il faudrait, dans le texte de la résolution finale de Durban, appeler à la défense des religions diffamées ou limiter la liberté d’expression. Mais la volonté de l’Occident de vouloir s’exonérer de toute critique pose problème. Comme pose problème le refus de toute mention des crimes israéliens, sous prétexte qu’il ne faut dénoncer personne. .Fin de citation

Car s’il y a scandale il est essentiellement là.

- Oui ou non est-il permis de poser la question historique du bien fondé de la création de l’état d’Israël pour le bien être des peuples de la région toutes religions confondues ?
- Peut-on dire, sans être taxé d’antisémitisme, que l’Etat d’ Israël se sert de la religion pour pratiquer un apartheid qui sert ses visées expansionnistes ?

En ce qui nous concerne, à Rouge Midi, nous sommes contre un Etat théocratique dans quelque région du monde que ce soit et nous revendiquons notre totale opposition au sionisme qui ne cesse de montrer toute son inhumanité.

Le tollé médiatique monté de toutes pièces a permis que dans la déclaration finale de Durban II (qui se tient alors que Gaza vient à peine d’enterrer ses morts) , aucune mention ne soit faite sur la situation en Israël contrairement à la résolution finale de Durban I qui déclarait entre autres les éléments suivants qu’à Rouge Midi nous partageons :

« 58. Nous rappelons que l’Holocauste ne doit jamais être oublié. (...)

61. Nous constatons aussi avec une profonde inquiétude la montée de l’antisémitisme et de l’islamophobie dans diverses régions du monde, ainsi que l’apparition de mouvements racistes et violents inspirés par le racisme et des idées discriminatoires à l’encontre des communautés juives, musulmanes et arabes. (...)

« 63. Nous sommes préoccupés par le sort du peuple palestinien vivant sous l’occupation étrangère. Nous reconnaissons le droit inaliénable du peuple palestinien à l’autodétermination et à la création d’un état indépendant, ainsi que le droit à la sécurité de tous les États de la région, y compris Israël, et engageons tous les États à soutenir le processus de paix et à le mener à bien rapidement

150. Engage les États, dans leur lutte contre toutes les formes de racisme, à reconnaître la nécessité de lutter contre l’antisémitisme, le racisme anti-Arabe et l’islamophobie dans le monde entier, et prie instamment tous les États de prendre des mesures efficaces pour empêcher la formation de mouvements fondés sur le racisme et des idées discriminatoires concernant les communautés en question. »

151. En ce qui concerne la situation au Moyen-Orient, La Conférence préconise la fin de la violence et la reprise rapide des négociations, le respect des droits de l’homme et du droit international humanitaire, le respect du principe de l’autodétermination et la fin de toutes les souffrances, pour permettre à Israël et aux Palestiniens de reprendre le processus de paix, ainsi que de se développer et de prospérer dans la sécurité et la liberté »

Ne serait ce qu’à cause de ces points cités Durban I n’a pas été l’échec dont a parlé l’OTAN.

Dans cette affaire un autre des scandales, et non des moindres, est le fait que les médias (jusqu’à l’Huma hélas !!) se sont relayés pour dénoncer ce que les puissances de l’OTAN voulaient entendre dénoncer et sont restées silencieuses sur le fait que la question palestinienne n’ait pas été abordée dans la résolution finale.
Certains allant même jusqu’à fustiger les pays qui, comme la France, ont accepté d’aller à Durban II

A lire sur ce sujet, outre les articles cités, le coup de colère de Ishtar Cohen


[1Voir la liste des 47 pays membres ou directement sur le site de l’ONU

[2les USA ont annoncé le 31 mars leur intention de présenter leur candidature à la prochaine série d’élections au conseil qui aura lieu le 15 mai prochain à New York ce qui marque à n’en pas douter à la fois un virage dans leur stratégie et leur constat de l’impossibilité à ne pas tenir compte de l’avis des autres peuples du monde même si celui-ci leur déplait

[3« Ahmadinejad Anti-Israel Speech Was Toned Down : UN », par Bradley S. Klapper et Alexander G. Higgins, The Huffington Post, 21 avril

[4« Reactions to Ahmadinejad’s Geneve performance », par Rasmus Christian Elling, 21 avril

[5« Durban II : “Le président iranien avait fait venir sa claque” »



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